« À quoi peut me servir de muscler mon empathie ? » Dans une journée de cabinet, les échanges s’enchaînent. On écoute, on questionne, on explique, on accompagne. La plupart du temps, cela se passe simplement.

Et parfois, certaines consultations laissent une trace. Un léger décalage, difficile à nommer sur le moment. Ce patient qui arrive encore en retard. Celui pour qui votre diagnostic vous paraît clair, solide, étayé par la science et par votre expérience, mais qui revient la semaine suivante sans avoir fait ses exercices. Celui à qui vous avez expliqué, reformulé, montré, encouragé… sans que rien ne semble vraiment bouger.

Que ressentez-vous dans ces moments-là ? De la frustration, de l’agacement, une forme de lassitude ? Voire, certains jours, un peu de colère — contre le patient, contre la situation ou contre vous-même ? Et surtout, qu’est-ce que vous faites à ce moment-là ?

Ces réactions sont humaines. Elles ne disent pas que vous êtes un mauvais soignant. Elles disent simplement que la relation thérapeutique vous touche et vous engage. C’est peut-être même là que commence une réflexion utile.

Non pas : « À qui la faute ? » Mais plutôt : « Qu’est-ce que je peux comprendre de plus, et qu’est-ce que je peux faire autrement ? »

L’empathie : une compétence moins évidente qu’il n’y paraît

On associe souvent l’empathie à une qualité naturelle. On « l’a » ou on ne « l’a pas ». Pourtant, l’empathie peut aussi se travailler.

Jean Decety la définit comme la capacité à comprendre et à partager l’état émotionnel d’autrui, tout en maintenant la distinction entre soi et l’autre. Cette précision est essentielle : être empathique, ce n’est pas se confondre avec l’autre ni absorber ce qu’il ressent. C’est s’en approcher suffisamment pour mieux le comprendre, sans perdre sa propre place.

Et cette compétence, loin d’être abstraite, peut se développer de manière très concrète.

01 Partir de soi

Avant de chercher à mieux comprendre vos patients, il peut être utile de commencer plus près. Repensez à ce patient qui vous met en difficulté relationnelle. Pas forcément le « pire », mais celui avec qui quelque chose se crispe un peu en vous. Que ressentez-vous exactement ? Quelle émotion apparaît en premier ? Et qu’y a-t-il dessous ?

Mettre des mots précis sur ce qui se passe en soi est déjà un premier travail d’empathie : l’empathie centrée sur soi. Avant de prétendre décoder finement l’autre, encore faut-il avoir un minimum de clarté sur ce qui nous traverse nous-mêmes.

C’est un point particulièrement important en kinésithérapie, parce que notre envie d’aider est forte. Quand un patient ne suit pas, ne change pas ou ne s’engage pas comme nous l’espérions, cette envie d’aider peut rapidement se transformer en tension intérieure. Si on ne la repère pas, elle risque de guider notre manière de parler sans même qu’on s’en rende compte.

02 Regarder l’autre… sans être certain d’avoir raison

Un visage, une posture, un regard, une scène de film, une photo. On croit souvent « voir » immédiatement ce que l’autre ressent. Il a l’air heureux. Elle semble triste. Il paraît satisfait. Elle a l’air épuisée.

Mais sur quoi s’appuie-t-on, au fond ? Sur notre observation, bien sûr. Sur nos souvenirs, notre expérience et notre propre grille de lecture aussi. Notre compréhension de l’autre commence donc souvent par une hypothèse : parfois pertinente, parfois moins, mais jamais totalement certaine.

Dans la relation de soin, ce point est crucial. Un patient qui annule, résiste, répond peu ou semble « passif » peut être lu de mille façons : désintérêt, évitement, peur, découragement, honte, sentiment d’échec, incompréhension, surcharge mentale… Nous interprétons vite. Et parfois, nous interprétons faux, souvent sans nous en rendre compte.

03 Oser vérifier sa compréhension

La troisième étape consiste à nommer avec délicatesse ce que l’on croit percevoir, puis à laisser l’autre réagir en restant silencieux.

« Vous semblez un peu préoccupé en ce moment. »

« J’ai l’impression que c’est pesant pour vous. »

« Vous avez l’air partagé… »

Ce geste paraît simple. En réalité, il change profondément la relation. Il oblige le soignant à ralentir, transforme l’interprétation silencieuse en proposition ouverte et redonne à l’autre le pouvoir de confirmer, de nuancer ou de corriger.

Cette proposition se formule comme une affirmation centrée sur la personne, sans jugement, puis on se tait. Pas de question qui enferme. Pas d’enchaînement immédiat. Juste un espace, un silence, une place laissée à l’autre.

C’est là qu’on quitte vraiment l’empathie « dans sa tête » pour entrer dans une empathie relationnelle, parce qu’elle devient co-construite. On ne se contente plus de croire comprendre : on vérifie, on affine, on ajuste. Et souvent, quelque chose se passe. Le patient se sent rejoint. Il précise, corrige, développe. Il dit enfin ce qui comptait vraiment.

Ce que cela change en consultation

Imaginez le gain potentiel : moins de quiproquos, moins d’interprétations hâtives, moins de tensions inutiles. Et surtout, une relation dans laquelle le patient perçoit que vous ne cherchez pas seulement à lui expliquer quoi faire, mais à comprendre ce qu’il vit.

C’est ici qu’entre en jeu le reflet empathique, central en entretien motivationnel. Le reflet n’est pas simplement une reformulation mécanique. C’est une manière de manifester sa compréhension, de faire un pas vers l’autre en lui proposant une hypothèse sur ce qu’il veut dire ou ressent.

Lorsqu’il est juste, le reflet donne au patient le sentiment d’être vraiment entendu. Lorsqu’il est imparfait, il n’est pas « raté » pour autant : il ouvre souvent la porte à une clarification. Le patient ajuste, précise, complète. Dans les deux cas, la compréhension progresse.

Vous n’avez pas besoin d’avoir parfaitement raison d’emblée. Vous avez surtout besoin d’oser entrer dans cette tentative de compréhension avec humilité.

Et si l’empathie permettait aussi de moins s’épuiser ?

On parle souvent de l’empathie pour ses effets sur le patient. On parle moins de ce qu’elle peut changer pour le thérapeute. Pourtant, lorsqu’on cesse de porter seul la consultation, qu’on n’essaie plus de convaincre à tout prix et qu’on remplace une partie de l’explication répétée par une meilleure compréhension de ce que vit l’autre, la relation devient souvent plus fluide.

Il y a moins de lutte, moins de face-à-face implicite, moins de sensation de tirer le patient derrière soi. Comme si, au lieu de pousser, vous commenciez à avancer avec lui.

L’entretien motivationnel repose justement sur cette idée d’une relation de partenariat plutôt que d’expertise imposée, avec une attention centrale portée à l’empathie, au point de vue du patient et à une compréhension profonde de son expérience.

Muscler son empathie, vraiment ?

Oui — à condition de ne pas en faire un slogan vide. Muscler son empathie, ce n’est pas devenir plus sensible à tout, tout ressentir plus fort, tout accepter ou renoncer à guider. C’est apprendre à :

  • repérer ce qui se passe en soi ;
  • observer l’autre avec prudence ;
  • mettre en mots une compréhension provisoire ;
  • laisser la relation affiner cette compréhension.

C’est aussi accepter qu’aider ne consiste pas toujours à apporter rapidement une solution. Parfois, ce qui fait bouger la consultation n’est pas une explication supplémentaire. C’est ce moment où le patient sent, enfin, que quelqu’un essaie vraiment de comprendre ce qu’il traverse.

Pourquoi se former à l’entretien motivationnel ?

Parce que ces compétences ne se résument pas à une bonne intention. L’entretien motivationnel offre un cadre, des repères et des outils pour développer cette qualité de présence et de communication. Il permet de travailler concrètement les reflets, les questions ouvertes, les valorisations, la manière d’aborder l’ambivalence et, plus largement, cette posture relationnelle qui aide les patients à avancer sans les pousser.

Pour un kinésithérapeute, cela peut changer beaucoup de choses :

  • mieux comprendre les freins à l’adhésion ;
  • sortir des consultations où l’on se sent en échec ou en lutte ;
  • favoriser davantage l’implication du patient ;
  • retrouver, parfois, plus de confort dans la relation thérapeutique.

En somme, se former à l’entretien motivationnel, ce n’est pas apprendre à « parler autrement » pour faire joli. C’est apprendre à créer des consultations dans lesquelles compréhension, alliance et changement ont davantage de chances de se rencontrer.